Lettre ouverte à Marlène Schiappa

Mis à jour : 18 juin 2019

Le 16 juin 2019,


Dans une tribune au JDD publiée le 8 juin dernier, Marlène Schiappa et deux députés LREM – Laurent Saint-Martin et Olivia Grégoire – enterrent définitivement le clivage droite/gauche. Prenant acte des résultats des élections européennes et de l’échec cinglant des partis traditionnels, ils appellent au rassemblement derrière En Marche !, pour faire face aux défis du XXIe siècle.


Depuis l’élection de 2017, les anciens clivages ayant structuré la Ve République ont été considérablement amoindris, mais ils n’ont pas disparu. De nombreuses études montrent que si les Français jugent que l’opposition entre élus est devenue obsolète, les idées de gauche et celles de droite ont toujours un sens pour eux[1]. Ceci prouve que l’affaiblissement de ces termes est en grande partie la conséquence d’un manque de clarté dans l’offre politique.


Quoi de plus logique ? Pendant des années, les gouvernements de gauche et de droite ont peu ou prou mené la même politique. L’UMP et le PS étaient des machines électorales sans cohérence idéologique, alliant à la fois des souverainistes et des européistes, des étatistes et des libéraux, des conservateurs et des progressistes. L’intelligence d’Emmanuel Macron fut de rallier les centristes des deux bords, qui n’ont aucune réelle différence de fond.

De cet éclatement, Emmanuel Macron n’a eu de cesse de vouloir se construire une légitimité en faisant émerger un nouveau clivage : les progressistes contre les extrêmes. Son opposante directe, Marine Le Pen, parle plutôt des mondialistes contre les nationaux, mais en substance, ils parlent tous les deux de la même chose. Idéologiquement et sociologiquement, ils incarnent chacun un camp et les différentes lignes de fractures qui traversent notre pays[2].


La fin des anciens repères politiques ne signe pas l’union tant attendue d’une majorité de la population derrière un projet commun, mais le retour d’une nouvelle lutte des classes. Emmanuel Macron veut rassembler les Français, alors qu’il ne doit ses succès électoraux qu’à sa base : les élites des métropoles, qui se séparent de plus en plus du reste de la population[3]. Emmanuel Macron représente la bourgeoisie des grandes métropoles, soucieuse exclusivement de la situation économique, avide de changements et culturellement déracinée. Marine le Pen rassemble les classes populaires, la France des territoires qui se sent à juste titre abandonnée par les pouvoirs publics depuis des décennies. Cette France-là est désireuse de protections économiques, sociales, identitaires et politiques.


La crise des gilets jaunes est considérée comme le plus grand événement du quinquennat. Elle était la quintessence du nouvel affrontement social de notre époque. Le Président de la République a cru qu’il pourrait répondre à ce sursaut par des mesures catégorielles et un « grand débat ». Mais c’est son projet de fond qui est majoritairement rejeté par la France périphérique.


L’ambition qu’il faut concrétiser est de créer un projet capable de dépasser l’antagonisme des nouveaux groupes sociaux, et de répondre aux craintes légitimes de la majorité des Français. Emmanuel Macron en est incapable. Son idéologie, sa manière de percevoir le monde – basée sur le progrès et les flux de toute sorte[4]– est radicalement opposée aux aspirations des Français ne bénéficiant pas de la mondialisation.


Conscient de son incapacité à jouer le rôle d’unificateur, le Président de la République a décidé d’appliquer une vieille maxime, terriblement efficace : diviser pour mieux régner.

Ayant aspiré la gauche sociale-démocrate, E. Macron s’est ensuite tourné vers la droite traditionnelle pour siphonner une grande partie de ses électeurs. Menant à bien quelques mesures prônées depuis des années par la droite, il s’est donné l’image d’un réformateur efficace. Ayant habilement retourné le mouvement des gilets jaunes en menace de grande ampleur, E. Macron s’est posé en garant de l’ordre. Ainsi, les électeurs de droite se sont en partie laissés séduire.


Pour empêcher toute alliance des restes de la droite traditionnelle avec le Rassemblement National, le Président de la République a utilisé la stratégie Mitterrandienne de la « menace fasciste ». Depuis des mois, la communication est parfaitement calibrée : références aux années 30, la lèpre populiste, les menaces extrémistes, le camp des conservateurs, etc. Emmanuel Macron a choisi l’approche des « meilleurs ennemis », en désignant Marine Le Pen et son parti comme principal adversaire.


Or, comme l’a judicieusement analysé Marion Maréchal, le Rassemblement National n’est pas suffisant. D’abord parce qu’il a toujours l’image d’un parti dangereux – quand bien même cette représentation a sensiblement diminué. Ensuite, parce qu’il n’arrive pas à dépasser un certain niveau (11 millions de voix au second tour de l’élection présidentielle).

E. Macron a verrouillé toute possibilité de créer une force susceptible de le renverser.


La seule issue serait de faire enfin céder les digues, pour que puissent s’unir tous ceux qui souhaitent défendre la France, c’est-à-dire son identité, sa souveraineté, sa prospérité économique, son rang international et la préservation de la nature. Mais les élus LR se complaisent toujours dans le piège installé depuis les années 80. Même après une déroute historique, les Républicains se refusent à admettre qu’ils partagent de nombreux points avec le RN. La simple idée d’un dialogue est proscrite.


Tant qu’il en sera ainsi, Macron est sûr d’être réélu en 2022.


Rafaël Porretta

Membre de Racines d’Avenir


[1]Enquête d’opinion de Vivavoice effectuée pour la fondation Jean-Jaurès, citée par Le Parisien ; Baromètre de l’Ifop « Être de gauche aujourd’hui », vague 5, 2018.

[2]Voir les travaux de Christophe Guilluy et L’archipel français, de Jérôme Fourquet, éd. Seuil, 2019.

[3]Voir La Révolte des élites et la trahison de la démocratie, Christopher Lasch, Climats, 1999.

[4]Flux migratoires, financiers, etc.

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